Orlan performant Le baiser de l’artiste, 1977
Aujourd’hui, grand billet fleuve histoire d’enfoncer quelques portes ouvertes – mais visiblement pas encore assez puisque rien ne change.
Attention aux trois coups, bisounours part en guerre.
Tu vois, je pensais pas le publier un jour celui là. Je l’ai écris, puis réécris à chaque nouvel événement qui me mettais toujours un peu plus en colère. Faut dire que c’est pas ce qui a manqué ces derniers temps, on dirait que le viol collectif a le vent en poupe. Mais à chaque fois je finissais par me dire que finalement non, j’assumerai pas.
Et voilà que t’es arrivé – j’aurai bien dit « tel un chevalier des temps modernes » mais tu m’excuseras, ça s’y prêtait pas trop. Je disais donc t’es arrivé, et comme tout le monde, tu as largement profité de cette tolérance, cette minimisation, ce mutisme qui entoure tout ce qui touche au sexisme, machisme, violences faites aux femmes. Et moi, en bonne élève, j’ai fermé ma gueule en te voyant remuer frénétiquement ta main dans ton pantalon, ce vendredi soir, en plein milieu du RER.
Tu dois en avoir, des répétitions à ton actif, parce que personne n’a rien remarqué. A part moi, évidemment, j’étais aux premières loges. Du grand art. Je t’avoue que sur le coup, j’ai eu un moment d’absence. Dans ma trop grande naïveté, je ne voulais pas croire ce que je voyais. Et puis quand j’ai compris, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai… changé de place. A la réflexion, je me trouve ridicule. Et toi répugnant.
Tu me diras que ça va, je suis une grande fille, tu ne m’as même pas touché, je devrais m’en remettre. Inutile d’en faire un drame.
C’est pas le problème, c’est sur le principe. J’ai pas à subir ça, bordel. Qu’est-ce tu crois ? Que t’as tous les droits ? Que je sers à nourrir les fantasmes des connards dans ton genre ?
J’en ai rencontré quelque uns, des drôles de Dom Juan, mais là je dois dire que tu détiens la palme.
En tout cas chapeau bas, l’artiste, t’as bien réussi ton coup. Ni vu ni connu que je t’embrouille.
J’en ai ras la casquette de ce machisme ambiant.
Et vas-y que ça manifeste contre l’égalité, et que ça tabasse 2/3 Femens au passage…
“Mais non ma bonne dame, on n’est pas machistes nous. Faudrait pas tout mélanger.”
Et vas-y que ça polémique sur la parité au gouvernement. Et que des sénateurs parlent « d’obsession sexuelle collective » ou encore mieux, de « gadget ».
“Mais non, puisque je vous dis qu’on est pas machistes ! Ah, vous confondez vraiment tout !”
Bah voyons, mon bichon ! Vas donc te pendre et on en reparle après. Il s’agit de bon sens, je vois pas où est le débat. Ca devrait être inscrit dans la Constitution un truc pareil.
Vous avez dit désinformation sur l’IVG ? Allez, indignons un petit coup et puis laissons les sites en ligne. Le tout dans le top 3 des recherches Google pour “avortement”, sinon c’est pas drôle.
Inégalités salariales ? Banlançons leur 2/3 chiffres une fois par an à la journée de la femme. Le tour est bien rodé : indignation générale et on n’en parle plus. Bah oui, je veux dire, c’est pas comme s’il existait déjà des lois sur le sujet et que, oh, mince alors, on oublie malencontreusement de les faire appliquer. C’est balot. Après tout, il ne s’agit que de 50 % de la population (si si, je vous assure) qui doit se taper – en moyenne et à compétences égales – 59 jours de travail en plus par an pour arriver à la même rémunération.
Allez, petit sondage : qui s’en fout ?
Ah ça, y’en a du monde sur le devant de la scène quand il s’agit de s’indigner de propos racistes, xénophobes ou autres – comme quoi, tout n’est pas désespéré - mais quand c’est misogyne, là, bizarrement, y’a plus personne. C’est quoi au juste cette tolérance envers le sexisme ?
La tolérance est telle que le mot « féminisme » en est presque devenu un gros mot, ou du moins fortement connoté péjorativement, et ce même dans l’esprit de la plupart des femmes. Pardon, mais c’est quand même grave. Tout de suite, t’es féministe, t’es castratrice, insatisfaite, et j’en passe des meilleures. Désolé de le dire, hein, mais c’est beaucoup moins vendeur que ça. L’égalité ça vous parle ?
C’est assez prodigieux la mauvaise fois dont certains peuvent faire preuve.
Ca me rappelle une fois, j’avais 12 ans et j’étais au commissariat du village pour témoigner dans une histoire de vol de ballon de foot dans le gymnase du collège (oui, ma vie était déjà palpitante à l’époque). Il y avait deux bureaux dans la salle, et le type du bureau d’en face racontait à un flic comment il avait violé sa copine (sur ce coup là vous avez pas étés des flêches, messieurs de la gendarmerie). Moi j’y connaissais pas grand chose, mais ça m’avait frappé le ton plaintif qu’il avait adopté, comme si c’était pas sa faute, comme s’il avait été contraint. Bah oui, vous comprenez, c’est qu’elle l’avait énervé.
Pauvre choupinet, va donc dire ça à ma mère. Elle est pas toujours facile à vivre, ma mère, j’en sais quelque chose. Mais vois-tu, il y a des spectacles qui ne sont pas pour les enfants. Les bleus, les larmes, les recommandés du tribunal, j’aurais préféré ne pas les voir.
Deux mecs, deux fois la même fin merdique.
Je ne suis pas à plaindre, moi ça va bien, merci. Et je ne parle pas ici du gentil petit chaperon rouge face aux deux grands méchants-loups, l’histoire est plus compliquée que ça. Mais s’il est une certitude, c’est que RIEN ne justifiera JAMAIS la violence.
Et le silence qui entoure ce sujet dans ma famille n’a d’égal que celui qui règne dans la société actuelle. C’est pas juste une phrase pour faire joli, c’est la réalité. Des histoires comme la mienne, tout le monde en a, personne n’en parle. Faites donc tomber les masques, la comédie a assez durée.
Alors oui, je suis au courant qu’on ne vit pas chez les bisounours. Et qu’on ne vienne pas me parler de « masculinisme » et autres conneries dans le genre. La gente masculine n’est pas à plaindre, que je sache.
Evidemment qu’il est absurde que devant la justice, le père ait à prouver la défaillance mentale ou financière de la mère pour obtenir la garde des enfants. Ca revient à donner plus d’importance à la mère qu’au père, ce qui, en plus d’être à mon sens injustifié, va à l’encontre de l’égalité. Mais c’est pas une putain de raison pour dire n’importe quoi.
Et non, je ne suis pas toujours d’accord avec les actions des Femens, à commencer par celle de Notre-Dame. Mais elles ont au moins le mérite de mettre en lumière des problèmes dont on ne parle jamais dans la grande presse, et ça vaudra toujours mieux que l’immobilisme. Et oui, je suis un peu dubitative quant à la « réappropriation du corps » pour justifier de se mettre à moitié poil. Mais les “Hommens”, sérieusement ?!
Attendez, bougez pas, je vais vomir un coup et je reviens.
Au fond, la nudité est une arme. Certains savent bien l’instrumentaliser pour dévaloriser les femmes, alors pourquoi ne pourrait-on pas l’utiliser en retour ?
Vous vous rapellez du Printemps arabe ? De l’histoire d’Aliaa ? De celle d’Amina ?
Vous vous rappelez de la manière dont on a regardé ça, de notre canapé, en prenant bien soin de s’indigner sur la condition de ces femmes qui se battent pour l’égalité, pour faire reconnaître que leur corps leur appartient et qu’elles en diposent comme elles veulent ? Comme si on n’avait rien à apprendre de leur combat, comme si on n’était pas concerné.
On va me trouver un peu extrême – et c’est certes sans commune mesure avec certains pays – mais je vous pause la question quand même : vous la trouvez acquise, la cause, en France ?
Je voudrais pas vous faire hurler devant votre ordi – si ça n’est déjà fait – mais si on est honnête deux minutes, on peut raisonnablement se poser la question de ce qui est le pire : voiler les femmes ou les exposer tel des objets ? Franchement, les deux se valent.
Et je ne suis pas sûr que toutes les gamines de 14 ans l’aient bien compris, que leur corps leur appartient et qu’elles ne doivent rien à personne. Forcement, faut voir la mise en scène. On leur fout sous le nez des filles tout-bien-comme-il-faudrait-être à longueur de journée, pour vendre des voitures, de la literie, et même du charbon j’ai vu l’autre jour. Et je vous passe la tirade sur les magazines, la télé-réalité, les plateformes streaming, etc. Je dis ça parce que, quand à cet âge là, ton principal sujet de conversation avec tes copines à la récré c’est le dernier régime qui vient de sortir, et que tu commences à mettre la tête au-dessus des toilettes après un repas, c’est que y’a un problème quelque part.
Vous pensez que je dramatise, que je joue les Cassandre ? (ok je sors) Sincèrement, à voir la génération de ma petite soeur, j’ai pas l’impression.
Je voudrais pas mettre toute la misère du monde sur le dos du sexisme, loin de là, mais je pense qu’on sous-estime largement les retombées que ça peut avoir sur les jeunes filles – et les jeunes garcons d’ailleurs – à un âge où ils manquent cruellement de recul.
Je sais pas vous mais moi ça me fait pas rire toutes ces images dégradantes de femmes que je dois voir avant de pouvoir regarder ma série sur DpStream. Et peut-être que si tout le monde arrêtait de rire, on pourrait mettre fin à la représentation. Parce qu’il serait temps.
En fait, ça devrait être comme pour les paquets de clopes, les pubs misogynes : devrait y’avoir un encadré en bas de la page avec écrit “l’abus de dévalorisation de soi est dangereux pour la santé”.
Ou plutôt non, ça devrait être interdit.
Et en plus de rentrer dans les normes, faudrait pas trop émoustiller ces messieurs quand même. Pas le droit de prendre les transports en communs à partir de telle heure, pas le droit d’aller courrir le soir, pas le droit de faire ceci, pas le droit de faire celà. Ca devient tellement automatique qu’à la fin on se pose même plus la question de savoir si c’est normal ou pas. Parce qu’à l’évidence ça ne l’est pas, ça devrait pas être à nous de faire attention.
Ca me rappelle (promis après j’arrête avec les anecdotes) une conversation que j’avais eu avec mon grand-père. Enfin une tentative de conversation.
C’était il y a deux ans à peu près, à l’époque où le zigouillage de joggeuses était super à la mode.
Acte 1, exposition de la situation : « Oh ! Comme c’est horrible ! », etc. Vous reprendrez bien un peu d’indignation ?
Acte 2, élement perturbateur : “Oui, mais en même temps, elles l’ont un peu cherchées, on n’a pas idée d’aller faire un footing toute seul le soir !”
Y’a pas d’acte 3, on n’a pas trouvé le dénouement. Dialogue de sourds.
Décidemment, le rideau n’est pas près de tomber.
Des fois je me demande si vous le faites exprès où si vous n’êtes vraiment pas conscients de ce que vous dites.
Ce qui m’amène à la réflexion suivante (rigolez pas, c’est très sérieux) : je me demande pourquoi les dessins animés aux princesses bien niaises sont toujours réservés aux petites filles et les supers combats avec des monstres aux petits garçons ? Je veux dire, si on y réfléchi bien, c’est aux filles qu’on devraient apprendre le rapport à l’adversité, parce qu’objectivement c’est quand même elles qui en auront le plus besoin ; et c’est les garçons qu’on devrait coller devant les bisounours. Non ?
Allez, je vous épargne le reste de mes théories fumeuses. *Clap clap clap* si vous êtes arrivés juqu’à la fin. J’espère ne pas vous avoir trop sapé le moral.
J’ai bien conscience que ça part un peu dans tous les sens et que je ne vais pas révolutionner le monde avec ça. Mais si j’ai pu, d’une manière ou d’une autre, contribuer à éveiller quelques consciences, alors je suis contente parce que c’était le but. Vous allez voir qu’on va finir par y arriver, à sauvez le monde.
Ah oui et j’oubliais, il paraît que c’était le premier anniversaire du Ministère des Droits des femmes cette semaine, alors je salue bien bas le travail déjà accompli. Même si la route est encore longue.
Sur ce, je vous laisse, il me tarde d’enlever mon costume de guerrière. On dirait pas comme ça mais ça pèse 15 tonnes.
Epilogue : Je suis désolé les mecs, vous en avez pris pour votre grade là. Mais faut pas m’en vouloir, j’ai rien contre la plupart d’entre vous, je vous assure.
Hashtag cœur.


