Le baiser de l’artiste

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Orlan performant Le baiser de l’artiste, 1977

Aujourd’hui, grand billet fleuve histoire d’enfoncer quelques portes ouvertes – mais visiblement pas encore assez puisque rien ne change.

Attention aux trois coups, bisounours part en guerre.

Tu vois, je pensais pas le publier un jour celui là. Je l’ai écris, puis réécris à chaque nouvel événement qui me mettais toujours un peu plus en colère. Faut dire que c’est pas ce qui a manqué ces derniers temps, on dirait que le viol collectif a le vent en poupe. Mais à chaque fois je finissais par me dire que finalement non, j’assumerai pas.

Et voilà que t’es arrivé – j’aurai bien dit « tel un chevalier des temps modernes » mais tu m’excuseras, ça s’y prêtait pas trop. Je disais donc t’es arrivé, et comme tout le monde, tu as largement profité de cette tolérance, cette minimisation, ce mutisme qui entoure tout ce qui touche au sexisme, machisme, violences faites aux femmes. Et moi, en bonne élève, j’ai fermé ma gueule en te voyant remuer frénétiquement ta main dans ton pantalon, ce vendredi soir, en plein milieu du RER.

Tu dois en avoir, des répétitions à ton actif, parce que personne n’a rien remarqué. A part moi, évidemment, j’étais aux premières loges. Du grand art. Je t’avoue que sur le coup, j’ai eu un moment d’absence. Dans ma trop grande naïveté, je ne voulais pas croire ce que je voyais. Et puis quand j’ai compris, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai… changé de place. A la réflexion, je me trouve ridicule. Et toi répugnant.

Tu me diras que ça va, je suis une grande fille, tu ne m’as même pas touché, je devrais m’en remettre. Inutile d’en faire un drame.

C’est pas le problème, c’est sur le principe. J’ai pas à subir ça, bordel. Qu’est-ce tu crois ? Que t’as tous les droits ? Que je sers à nourrir les fantasmes des connards dans ton genre ?

J’en ai rencontré quelque uns, des drôles de Dom Juan, mais là je dois dire que tu détiens la palme.

En tout cas chapeau bas, l’artiste, t’as bien réussi ton coup. Ni vu ni connu que je t’embrouille.

J’en ai ras la casquette de ce machisme ambiant.

Et vas-y que ça manifeste contre l’égalité, et que ça tabasse 2/3 Femens au passage…

“Mais non ma bonne dame, on n’est pas machistes nous. Faudrait pas tout mélanger.”

Et vas-y que ça polémique sur la parité au gouvernement. Et que des sénateurs parlent « d’obsession sexuelle collective » ou encore mieux, de « gadget ».

“Mais non, puisque je vous dis qu’on est pas machistes ! Ah, vous confondez vraiment tout !”

Bah voyons, mon bichon ! Vas donc te pendre et on en reparle après. Il s’agit de bon sens, je vois pas où est le débat. Ca devrait être inscrit dans la Constitution un truc pareil.

Vous avez dit désinformation sur l’IVG ? Allez, indignons un petit coup et puis laissons les sites en ligne. Le tout dans le top 3 des recherches Google pour “avortement”, sinon c’est pas drôle.

Inégalités salariales ? Banlançons leur 2/3 chiffres une fois par an à la journée de la femme. Le tour est bien rodé : indignation générale et on n’en parle plus. Bah oui, je veux dire, c’est pas comme s’il existait déjà des lois sur le sujet et que, oh, mince alors, on oublie malencontreusement de les faire appliquer. C’est balot. Après tout, il ne s’agit que de 50 % de la population (si si, je vous assure) qui doit se taper – en moyenne et à compétences égales – 59 jours de travail en plus par an pour arriver à la même rémunération.

Allez, petit sondage : qui s’en fout ?

Ah ça, y’en a du monde sur le devant de la scène quand il s’agit de s’indigner de propos racistes, xénophobes ou autres – comme quoi, tout n’est pas désespéré - mais quand c’est misogyne, là, bizarrement, y’a plus personne. C’est quoi au juste cette tolérance envers le sexisme ?

La tolérance est telle que le mot « féminisme » en est presque devenu un gros mot, ou du moins fortement connoté péjorativement, et ce même dans l’esprit de la plupart des femmes. Pardon, mais c’est quand même grave. Tout de suite, t’es féministe, t’es castratrice, insatisfaite, et j’en passe des meilleures. Désolé de le dire, hein, mais c’est beaucoup moins vendeur que ça. L’égalité ça vous parle ?

C’est assez prodigieux la mauvaise fois dont certains peuvent faire preuve.

Ca me rappelle une fois, j’avais 12 ans et j’étais au commissariat du village pour témoigner dans une histoire de vol de ballon de foot dans le gymnase du collège (oui, ma vie était déjà palpitante à l’époque).  Il y avait deux bureaux dans la salle, et le type du bureau d’en face racontait à un flic comment il avait violé sa copine (sur ce coup là vous avez pas étés des flêches, messieurs de la gendarmerie). Moi j’y connaissais pas grand chose, mais ça m’avait frappé le ton plaintif qu’il avait adopté, comme si c’était pas sa faute, comme s’il avait été contraint. Bah oui, vous comprenez, c’est qu’elle l’avait énervé.

Pauvre choupinet, va donc dire ça à ma mère. Elle est pas toujours facile à vivre, ma mère, j’en sais quelque chose. Mais vois-tu, il y a des spectacles qui ne sont pas pour les enfants. Les bleus, les larmes, les recommandés du tribunal, j’aurais préféré ne pas les voir.

Deux mecs, deux fois la même fin merdique.

Je ne suis pas à plaindre, moi ça va bien, merci. Et je ne parle pas ici du gentil petit chaperon rouge face aux deux grands méchants-loups, l’histoire est plus compliquée que ça. Mais s’il est une certitude, c’est que RIEN ne justifiera JAMAIS la violence.

Et le silence qui entoure ce sujet dans ma famille n’a d’égal que celui qui règne dans la société actuelle. C’est pas juste une phrase pour faire joli, c’est la réalité. Des histoires comme la mienne, tout le monde en a, personne n’en parle. Faites donc tomber les masques, la comédie a assez durée.

Alors oui, je suis au courant qu’on ne vit pas chez les bisounours. Et qu’on ne vienne pas me parler de « masculinisme » et autres conneries dans le genre. La gente masculine n’est pas à plaindre, que je sache.

Evidemment qu’il est absurde que devant la justice, le père ait à prouver la défaillance mentale ou financière de la mère pour obtenir la garde des enfants. Ca revient à donner plus d’importance à la mère qu’au père, ce qui, en plus d’être à mon sens injustifié, va à l’encontre de l’égalité. Mais c’est pas une putain de raison pour dire n’importe quoi.

Et non, je ne suis pas toujours d’accord avec les actions des Femens, à commencer par celle de Notre-Dame. Mais elles ont au moins le mérite de mettre en lumière des problèmes dont on ne parle jamais dans la grande presse, et ça vaudra toujours mieux que l’immobilisme. Et oui, je suis un peu dubitative quant à la « réappropriation du corps » pour justifier de se mettre à moitié poil. Mais les “Hommens”, sérieusement ?!

Attendez, bougez pas, je vais vomir un coup et je reviens.

Au fond, la nudité est une arme. Certains savent bien l’instrumentaliser pour dévaloriser les femmes, alors pourquoi ne pourrait-on pas l’utiliser en retour ?

Vous vous rapellez du Printemps arabe ? De l’histoire d’Aliaa ? De celle d’Amina ?

Vous vous rappelez de la manière dont on a regardé ça, de notre canapé, en prenant bien soin de s’indigner sur la condition de ces femmes qui se battent pour l’égalité, pour faire reconnaître que leur corps leur appartient et qu’elles en diposent comme elles veulent ? Comme si on n’avait rien à apprendre de leur combat, comme si on n’était pas concerné.

On va me trouver un peu extrême – et c’est certes sans commune mesure avec certains pays – mais je vous pause la question quand même : vous la trouvez acquise, la cause, en France ?

Je voudrais pas vous faire hurler devant votre ordi – si ça n’est déjà fait – mais si on est honnête deux minutes, on peut raisonnablement se poser la question de ce qui est le pire : voiler les femmes ou les exposer tel des objets ? Franchement, les deux se valent.

Et je ne suis pas sûr que toutes les gamines de 14 ans l’aient bien compris, que leur corps leur appartient et qu’elles ne doivent rien à personne. Forcement, faut voir la mise en scène. On leur fout sous le nez des filles tout-bien-comme-il-faudrait-être à longueur de journée, pour vendre des voitures, de la literie, et même du charbon j’ai vu l’autre jour. Et je vous passe la tirade sur les magazines, la télé-réalité, les plateformes streaming, etc. Je dis ça parce que, quand à cet âge là, ton principal sujet de conversation avec tes copines à la récré c’est le dernier régime qui vient de sortir, et que tu commences à mettre la tête au-dessus des toilettes après un repas, c’est que y’a un problème quelque part.

Vous pensez que je dramatise, que je joue les Cassandre ? (ok je sors) Sincèrement, à voir la génération de ma petite soeur, j’ai pas l’impression.

Je voudrais pas mettre toute la misère du monde sur le dos du sexisme, loin de là, mais je pense qu’on sous-estime largement les retombées que ça peut avoir sur les jeunes filles – et les jeunes garcons d’ailleurs – à un âge où ils manquent cruellement de recul.

Je sais pas vous mais moi ça me fait pas rire toutes ces images dégradantes de femmes que je dois voir avant de pouvoir regarder ma série sur DpStream. Et peut-être que si tout le monde arrêtait de rire, on pourrait mettre fin à la représentation. Parce qu’il serait temps.

En fait, ça devrait être comme pour les paquets de clopes, les pubs misogynes : devrait y’avoir un encadré en bas de la page avec écrit “l’abus de dévalorisation de soi est dangereux pour la santé”.

Ou plutôt non, ça devrait être interdit.

Et en plus de rentrer dans les normes, faudrait pas trop émoustiller ces messieurs quand même. Pas le droit de prendre les transports en communs à partir de telle heure, pas le droit d’aller courrir le soir, pas le droit de faire ceci, pas le droit de faire celà. Ca devient tellement automatique qu’à la fin on se pose même plus la question de savoir si c’est normal ou pas. Parce qu’à l’évidence ça ne l’est pas, ça devrait pas être à nous de faire attention.

Ca me rappelle (promis après j’arrête avec les anecdotes) une conversation que j’avais eu avec mon grand-père. Enfin une tentative de conversation.

C’était il y a deux ans à peu près, à l’époque où le zigouillage de joggeuses était super à la mode.

Acte 1, exposition de la situation : « Oh ! Comme c’est horrible ! », etc. Vous reprendrez bien un peu d’indignation ?

Acte 2, élement perturbateur : “Oui, mais en même temps, elles l’ont un peu cherchées, on n’a pas idée d’aller faire un footing toute seul le soir !”

Y’a pas d’acte 3, on n’a pas trouvé le dénouement. Dialogue de sourds.

Décidemment, le rideau n’est pas près de tomber.

Des fois je me demande si vous le faites exprès où si vous n’êtes vraiment pas conscients de ce que vous dites.

Ce qui m’amène à la réflexion suivante (rigolez pas, c’est très sérieux) : je me demande pourquoi les dessins animés aux princesses bien niaises sont toujours réservés aux petites filles et les supers combats avec des monstres aux petits garçons ? Je veux dire, si on y réfléchi bien, c’est aux filles qu’on devraient apprendre le rapport à l’adversité, parce qu’objectivement c’est quand même elles qui en auront le plus besoin ; et c’est les garçons qu’on devrait coller devant les bisounours. Non ?

Allez, je vous épargne le reste de mes théories fumeuses. *Clap clap clap* si vous êtes arrivés juqu’à la fin. J’espère ne pas vous avoir trop sapé le moral.

J’ai bien conscience que ça part un peu dans tous les sens et que je ne vais pas révolutionner le monde avec ça. Mais si j’ai pu, d’une manière ou d’une autre, contribuer à éveiller quelques consciences, alors je suis contente parce que c’était le but. Vous allez voir qu’on va finir par y arriver, à sauvez le monde.

Ah oui et j’oubliais, il paraît que c’était le premier anniversaire du Ministère des Droits des femmes cette semaine, alors je salue bien bas le travail déjà accompli. Même si la route est encore longue.

Sur ce, je vous laisse, il me tarde d’enlever mon costume de guerrière. On dirait pas comme ça mais ça pèse 15 tonnes.

Epilogue : Je suis désolé les mecs, vous en avez pris pour votre grade là. Mais faut pas m’en vouloir, j’ai rien contre la plupart d’entre vous, je vous assure.

Hashtag cœur.

Lost in translation

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Image tirée du film Lost in translation de Sofia Coppola, 2003

        Bon, autant vous le dire tout de suite, ça va couper court avec la dernière fois. J’ai rangé les arcs-en-ciel et les bisounours le temps d’un billet. Aujourd’hui, je vous la fais version mélo-dramatique. 

Asociale, versatile, un peu barrée, toujours dans lune.

Parfois j’essaye de mettre des mots sur le bordel qui règne dans ma tête, mais en fait, ça aide pas vraiment.

Quand j’ai entrepris les études de médecine, on m’a dit : « S’il y a bien une chose qui est importante, c’est la constance. Il faut que tu sois régulière, dans ton travail comme dans tes moments de pauses ». Et moi de penser « T’es malade, jamais de la vie je prends des pauses, je le veux ce concours ! ». Le ton est donné.

Et voilà que je me jette corps et âme dans la bataille, moi qui n’avais jamais rien glandé de ma vie. Tout dans l’excès, du 100% moi.

Et vas-y que j’adresse la parole à personne (ah bah oui, c’est toujours du temps en moins pour réviser, hein. Véridique, j’ai vraiment pensé ça.), que je me lève et je me couche à heure fixe tous les jours (levé 6h30 tous les dimanches matin, j’avais de la motivation à revendre), que j’affiche mes cours dans les toilettes, que je monte la chaîne-hifi et l’IPod au grenier, et je vous en passe des meilleures (ou des pires, suivant comment on voit les choses).

Fille complétement névrosée, absence totale de vie sociale.

Ca a été plutôt radical : moins dix kilos en deux mois, toujours classée dans les dix premiers pourcents aux concours blancs et colles du tutorats.

Vient la période de révisions du concours, puis le concours. Sans grande surprise, comme toujours, le stress arrive, je gère pas, technique de l’autruche : de toute façon je m’en fou/je l’aurai pas/je veux même pas faire médecine, etc. Ce qui me permets, assez paradoxalement, de ne pas être stressée du tout.

Au final, j’obtiens un classement en dehors du numerus clausus, mais largement rattrapable avec du travail.

Sauf qu’en fait non. J’ai un certain don pour compliquer les situations pourtant simples.

Je marche par phases, en général dans les extrêmes. Je passe du rire au larmes en un claquement de doigts, du classique au métal plusieurs fois par jour, j’alterne les périodes salades avec les périodes chocolats, je pense tout et son contraire en l’espace d’un quart d’heure, j’ai la niaque et l’envie de réussir un instant puis l’envie de tout claquer l’instant d’après, et comme ça 15 fois par jour. Et ça me fatigue.

De la constance, qu’on m’avait dit. Ca tombe mal, je sais pas faire. Quand je travaille, je travaille. Quand je pète les plombs, je pète les plombs. Les pauses régulières, la demie-mesure et tout ce qui s’en rapproche, j’ai beau essayer, c’est pas encore ça.

Je crois qu’on peut dire qu’actuellement, je suis passé dans l’extrème inverse. Ayant touché le fond du je-m’en-foutisme, je pense être entrain de repartir dans le bon sens, mais après trois mois de larvage intensif, mes chances d’avoir le concours cette année sont, disons-le, assez minces.

Toutes proportions gardées, j’ai quand même bossé plus en ces trois derniers mois que pendant mes trois années de lycées réunies (en même temps on peut difficilement faire moins que rien), mais globalement, comparé au travail que j’aurai du fournir, on peut dire que j’ai rien foutu.

Grosse période d’incertitude, grosse remise en question.

J’ai une impression étrange, comme si le temps s’était arrêté, comme si plus rien n’avait d’importance. A force d’être la tête dans le guidon, j’ai finis par perdre pieds, par ne plus trop savoir pourquoi je fais médecine, à quoi ça sert de bosser comme ça, si ça mène vraiment quelque part.

Je ne sais plus trop où je vais, et ce concours, que je voulais tellement depuis si longtemps, je ne sais plus si je le veux vraiment. Enfin si, je le veux, mais pour quoi faire ?

Je prends petit à petit conscience de ce dans quoi je me suis lancée, et je commence à me demander si j’en aurai la force et la patience.

Douze ans d’études, c’est long. Surtout pour quelqu’un qui a du mal à se projeter dans l’avenir.

Moi, ce que je vois, c’est l’immédiat. C’est la fille de ma belle-mère en D4, qui, à trois mois des ECN, est à deux doigts, encore une fois, de tout laisser tomber (et je vous passe les épisodes de burn-out). Ce que je vois, c’est la mère d’une copine qui, étant cardiologue, lui a interdit de faire médecine pour ne pas qu’elle « gâche sa jeunesse ». Ce que je vois, c’est les P2 à la BU qui nous disent qu’ils ont deux fois plus de travail qu’en P1. Ce que je vois, c’est que j’ai pas les épaules pour sauver le monde.

Je vais pas tenir la distance, je le sais.

Je pense de plus en plus à faire pharma. Non pas que ça soit plus facile, je ne pense pas, mais c’est moins long déjà. Et ça ne serait pas un choix par défaut, ça m’interesse aussi, c’est ce que je voulais faire l’année dernière (et l’année d’avant c’était dentaire, et celle encore d’avant c’était médecine, enfin bon, la girouette dans toute sa splendeur). J’aime bien les médocs, j’aime bien les cours de pharmaco. Et puis bosser dans une entreprise, éventuellement partir bosser à l’étranger, ça me dit bien (vision un peu utopique des choses, je sais bien, mais quand même). Alors j’y pense.

C’est vrai que les deux métiers sont aux antipodes, mais bon, étant toujours contradictoire dans tout ce que je fais, je reste finalement cohérente avec moi-même.

Et du coup je ne sais plus trop si je veux sauver le monde, faire du marketing pour l’industrie pharma ou bien vivre à poil sur une île déserte.

Je sais même plus si je me pose vraiment toutes ces questions, ou si je fais encore l’autruche.

J’ai beau canaliser tout ça à grand coup de Nutella et de séries américaines, ça avance pas des masses dans ma tête.

Toujours est-il que voilà, aujourd’hui, on est à deux mois jours pour jours du concours. Peu de chances que je l’ai cette année, non pas que je parte battue d’avance, je vais me battre, hein, mais difficile de se battre dans l’incertitude (et accessoirement difficile de rattraper trois mois de je-m’en-foutisme).

Et puis de toute façon on verra bien, arrivera ce qui arrivera. (vous la voyez l’autruche, là ?)

Sur ce je vous laisse, j’ai la saison 1 de Community à terminer.

Je plaisante.

Des hommes pareils

78371_doisneaubidonvilleune     Robert Doisneau, Ivry, 1946

NB : le titre fait référence à une sublime chanson de Francis Cabrel. Oui je l’avoue j’aime bien.

       Je m’excuse à l’avance pour les maladresses que j’aurai pu commettre, j’ai eu un peu de mal à mettre en ordre tout le joyeux bordel qui règne dans ma tête. Je sais que le texte peu parfois mal refléter la pensée et je ne voudrais pas blesser quelqu’un ni faire passer des idées qui ne sont pas les miennes. Le sujet est sans doute un peu délicat pour un premier billet mais il me tenait à cœur. J’implore également votre indulgence quant à la rédaction (je n’ai rien rédigé depuis le bac de philo, et croyez que Rousseau s’en retourne encore dans sa tombe).

       J’espère que vous aimez les bisounours. En voici en voilà.

 

Je voulais donc vous parler un peu de moi, du monde qui m’entoure, de ce qu’il m’inspire. Vous raconter un peu ma vie en somme, d’abord parce que c’est ce que je fais de mieux, ensuite parce que c’est passionnant, la vie de P1 (si si, soyez-en convaincu).

La P1 c’est dur, la P1 c’est moche, la P1 c’est beaucoup de travail. Soit. Passons.

La P1, c’est un peu le bas de la chaîne alimentaire quand même. Et moi je suis à Bobigny en plus. Dernière fac aux ECN, rendez-vous compte. Le bas du bas de la chaîne alimentaire.

J’ai un peu atterri en Seine St Denis par hasard, en fait. Un contexte familial compliqué, un déménagement chez mon père, et hop, va donc voir ce qui se passe dans la banlieue d’en face.

Choc des cultures ?

On est un peu des oufs, à Bobigny. On a plein de ES et de L dans nos promos, on a même des STG, ST2S, ect. Parce que la chance de devenir médecin, c’est pour tout le monde. On a un tiers des filles voilées et un tiers des mecs avec la kippa. A la pause, les uns prient en haut, les autres prient en bas, c’est assez marrant. De toute façon on aime tout le monde. On a une association d’aide internationale, qui monte un projet et part faire de l’humanitaire tous les ans. Parce qu’on aime partout dans le monde. On a des profs légendaires, dont des profs d’éco et de socio plutôt très orientés politiquement. D’ailleurs je soupçonne le programme d’être à la limite du programme officiel de PACES (ouai, les sciences dures c’est pas trop notre truc à Bobigny, on préfère l’anthropologie et autres histoires de bisounours). Comme ça, on parle de tout le monde. On a une BU toute neuve ouverte tous les jours de 9h à 22h, weekend compris. Et puis dans le genre « trop sociable » on a aussi autorisé le redoublement aux étudiants étant dans 3 fois le Numerus Clausus, au lieu de 2 ou 2,5 fois normalement prévu par la loi. Parce qu’à Bobigny, on aime tout le monde.

Mais Bobigny, Noisy le Sec, La Courneuve et compagnie, c’est pas toujours tout bisounours. C’est de l’injustice, aussi. De la précarité, partout, tout le temps. C’est toutes ces personnes en tongues dans le tram, alors qu’il fait moins 15°C dehors. C’est les mecs qui, tous les matins et tous les soirs, sautent par-dessus le tourniquet du RER pendant que je passe, et me remercient d’un grand sourire pour leurs avoir tenu la porte. C’est toutes ces tours interminables que je croise tous les matins, pendant mon trajet, moi qui n’ai jamais mis les pieds dans une cité. Et je me dis que vraiment, c’est créer des problèmes de construire des trucs pareils. C’est ce bidonville coincé entre une route et une voie férrée désaffectée au-dessus duquel je passe deux fois par jours. Un bidonville, c’est ça, à 2OO mètres de l’hôpital. Un vrai de vrai comme on en voit dans les livres de géographie, quand on nous explique à l’école à quel point c’est terrible dans les favelas, mais que, heureusement, il n’y en a pas en France, parce que la France, c’est un pays riche, et que dans les pays riches, bah y’a pas de bidonvilles. C’est ç’là même. Il y en a bien plus qu’on ne pourrait le croire. Mais on en parle pas. C’est ce petit grand père, que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, qui me raconte dans le tram comment l’Occident pille l’Afrique depuis des décennies. Peut-être, je ne sais pas. Je ne suis pas assez calée sur le sujet pour en parler, c’est pas franchement le genre d’angle sous lequel on nous présente les choses à l’école. Et il me raconte ça, calmement, il a juste envie de parler. Et je me dis de plus en plus que si tout le monde était plus tolérant, que si on arrêtait de se faire la guerre pour des conneries dans le genre pains aux chocolats (faut dire que les médias aident pas, parfois), que si les gens arrêtaient d’avoir peur des cultures différentes de la leur, peut-être que ça serait moins le bordel et que chacun y trouverait son compte. Peut-être que le monde serait meilleur. Imagine. (je vous avais prévenu pour les bisounours)

Un peu d’humour et de tolérance : la base. A défaut de connaître mon cours, j’aurais au moins appris ça cette année.

Bien naïve la petite, vous dîtes-vous, de se rendre compte maintenant de la réalité des choses. Peut-être. Sûrement. La naïveté c’est ma grande spécialité.

Et oui je sais, je suis fortiche pour écrire des évidences. Mais évidences, évidences… Pas pour tout le monde autant que je sache. Moi je viens d’une famille bien normande et bien bretonne (du genre avec la motte de beurre comme St Graal, vous voyez ?), bien française donc, bien à droite (sans amalgame, pas de ma faute si ma famille est un cliché) et pas toujours très tolérante. En même temps c’est sûr, quand on vit dans un trou et qu’on ne voit le monde qu’à travers le 2Oh de TF1, ça aide pas (les médias, décidemment…)

Et du coup la distance s’installe entre eux et moi, pas seulement liée aux différences de générations.

Je vous raconte pas l’ambiance quand le sujet du mariage pour tous est arrivé à table au réveillon, j’ai cru que la dinde allait voler.

Choc des cultures, me direz-vous.

Mais je m’égare.

Moi qui ai toujours voulu être médecin pour aider les gens, c’est un peu le jackpot, la Seine St Denis. Pour le coup, il y a de quoi faire.

Au début, c’était pas simple, il faut l’avouer, c’est que j’étais habitué à plus pavillonnaire, comme banlieue. Et puis petit à petit, les préjugés tombent les uns après les autres, et puis petit à petit, je me mets à aimer ce département, cette ville, parce qu’elle est vivante et que les gens sont gentils. Et tout d’un coup, j’ai envie de faire comme Docteurmilie. J’ai envie de me battre pour tous ces gens, de les aider.

Parce que malgré tout ce qu’on peut dire sur la Seine-St-Denis, je ne me suis jamais fait embêter. Et pourtant, c’est pas faute de prendre le tram à 22h, le RER E à 22h3O et le bus à 22h45. Tous les jours, toute seule, toute blonde, dans la nuit. Mais jamais. Pas même fait draguer. Limite vexant quoi.

Toujours des gens adorables, qui courent après le bus pour me rendre mon parapluie que j’ai oublié et tout et tout. Vraiment.

Et voilà que mes projets passent de « devenir médecin » à « sauver le monde ». Une petite révolution à moi toute seule. Rien que ça. Sûrement trop vu Carnet de Voyage.

Au moins, je sais quoi faire si je rate médecine.

Etre médecin. Le rêve. Depuis toujours. La vocation comme on dit. Peut-être liée à mon histoire personnelle. Il paraît qu’on fait médecine parce qu’on a quelque chose à soigner. Je ne sais pas si on peut en faire une vérité générale, mais ça se vérifie plutôt bien avec moi (et avec pas mal de gens que je connais, d’ailleurs). Au final, je suis bien contente d’être ici, à Bobigny, bas du bas de la chaîne alimentaire, régulièrement à la une des journaux, parce que tous ces gens m’apportent beaucoup, ils m’aident à relativiser par rapport à ma propre situation, à être un peu moins nombriliste. Ils me font évoluer, ils changent ma manière de voir le monde, mes convictions personnelles et mes opinions politiques. Ils me rappellent tous les jours pourquoi je veux être médecin, et pourquoi aujourd’hui, comme tous les jours, je vais passer 10h assise sur une chaise à la BU.

Au début, je m’étais dit que je changerai de fac une fois le concours de P1 en poche (bah ouai, dernière fac aux ECN, quand même). Et en fait non. Et en fait tant mieux si je finis généraliste, parce que c’est ce que je veux faire (un peu beaucoup grâce à vous, médecins blogueurs, il faut le dire), parce que je voudrais être proche des gens.

Voilà, je me rebelle avant même d’être dans le système.

Un jour, peut-être, je serai médecin et j’irai sauver le monde. En attendant je vous laisse, faut que j’aille apprendre mes acides aminés.